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Voisard Alexandre †

1930–2024 | Écrivain

Lettres

Bibliomedia Lausanne, 23 mars 2025

Il m’appartient de faire l’hommage de notre collègue Alexandre Voisard disparu le 14 octobre. Tout a été déjà tellement dit que je me trouve quelque peu empruntée. Je vous parlerai donc d’Alexandre, celui que j’ai côtoyé pendant quelques années, après les événements du Jura, à mon retour de la lointaine Thurgovie où je vivais.

Alexandre était né dans la nature, avait commencé à créer dans la nature et s’était nourri d’elle toute sa vie, pétri d’une immense exigence de liberté. Profondément, (je ne dirai pas attaché car chez lui tout était mouvement, cadence, musique !) à sa terre natale, Alexandre ne cessa d’y faire référence non pas par nostalgie ou regrets du passé mais pour, jour après jour, advenir, en harmonie autant que faire se peut, avec l’environnement dans lequel il ne cessa d’évoluer. Dès lors qui mieux que lui pouvait nous parler des arbres, de l’humain avec autant d’acuité, d’intelligence, de sincérité, de naturel, de justesse, même si le silence aura eut au final le dernier mot.

Je ne peux cependant pas parler d’Alexandre Voisard, sans évoquer l’image qui restera vive longtemps dans le cœur des Jurassiens, celle d’un poète politique engagé dans la lutte d’une région en quête d’indépendance. Voisard fut celui-là. Prenant l’arme des mots pour soulever son pays, il a, et ça il fallait le faire, rassemblé la politique et la culture autour d’un même objectif. Pas avec des mots structurés en discours tonitruants, non ! mais en poésie !

Stupéfiant ! vous n’imaginez pas le nombre de fois que j’ai entendu à propos de mes propres recueils:

Oh vous savez, moi, la poésie….points de suspensions…

Donc chapeau !

Fut-il facteur, employé dans une usine de métallurgie, jonglant entre l’apprentissage de la scène à Genève et le conservatoire, libraire, députés socialiste du premier parlement jurassien ou délégué à la culture, membre de l’académie Malarmé, vice président de Pro Helvetia, Voisard n’en a pas moins nourri jour après jour la littérature helvétique et francophone de ses écrits.

Son oeuvre est magistrale. Au début octobre et dans les coulisses des éditions Empreintes, j’ai d’ailleurs entendu qu’Alexandre avait signé en septembre un contrat pour deux nouvelles publications.

Il aura écrit jusqu’au bout de son chemin.

Parlons donc de ses oeuvres, il y a la poésie elle-même, mais aussi des récits, des romans, des nouvelles qui tous semblent nés sous les semelles de ses chaussures.

Des semelles de terre et de vent qui l’emmenaient vagabonder entre son chemin quotidien et son arrière pays, entre son ici et sa finitude, entre son enfance et le langage qui lui fut donné tel un seuil à franchir. À franchir pour entrer en communion avec l’autre autant qu’avec lui-même.

Conversations à voix secrète, sagesse populaire adaptée au présent, confidences assénées de fulgurantes vérités, échos voluptueux, l’écriture de Voisard est un chant profond qu’il composait en humaniste lorsqu’il nous parlait de l’homme, en homme de la terre lorsqu’il nous entraînait avec lui sur les traces du renard ou de la chouette hulotte. Jamais il ne trichait mais fustigeait avec malice, étonnait toujours.

Je vous l’affirme ce n’est pas Voisard qui ne se prenait pas au sérieux, c’est tout simplement le sérieux qui ne prenait pas Voisard. Car force est de constater que notre homme était habité d’un beau sens de l’humour et de la mise en scène, d’une joyeuse impertinence, d’une critique aigüe du monde et de la société. On aimera toujours l’imprévisible de ses chutes, les leçons qu’il nous infligeait mine de rien, (qu’il s’infligeait à lui aussi d’ailleurs) et qui secouaient nos existences chronométrées.

Écrivain donc, saltimbanque, gouailleur parfois, conteur-poète, Alexandre Voisard excellait à nous conduire à l’essentiel. Et parce que sa terre jurassienne, son Pays (avec P majuscule), donnait àl’évidence du relief à ses mots, sa poésie se passera de savantes explications ou de longues exégèses.

Pas d’hermétisme du langage qui pourrait torturer l’esprit des intellectuels de certains cénacles en quête de registres particuliers. Mais une langue ancrée dans une terre, livrée au souvenir pour réinventer, livrée intensément à l’écoute de ce théâtre qu’est l’anonyme quotidien pour s’ouvrir à l’altérité du monde, une langue qui de plus en plus au fil de ses livres s’interrogeait.

Avant de conclure Alexandre m’avait confié voici quelques années que son instituteur du cycle primaire lui avait fait apprendre par cœur et réciter maintes et maintes fois un poème un peu lancinant intitulé: Prière pour aller au paradis avec les ânes ! de Francis Jammes.

Dites-moi, vous qui m’écoutez, cette prière qu’il a tant récitée, n’a-t-elle pas été exaucée aujourd’hui?

Avec le pouvoir tranquille de ses mots, Alexandre Voisard pendant des années n’a–t-il pas réussi à nous domestiquer, à nous familiariser avec sa prose, sa poésie ? D’ailleurs ne dit-on pas que le cheval se dresse et que l’âne s’éduque ? Donc à l’image de l’âne, cet animal, symbole dans la bible en tous cas, de fidélité, d’humilité et de courage, ne sommes-nous pas aujourd’hui, rassemblé autour de sa mémoire, disponibles et attentifs, patients et admiratif de son oeuvre et curieux, prêts à le lire encore.

Et le paradis me direz-vous ? Il y est sûrement et y discute probablement déjà de liberté et d’amour, avec Maurice Chappaz, Anne-Lise Grobety, l’équipe des Malvoisins, André Wyss, René Char et j’en passe, sa famille spirituelle et intellectuelle.

Par son dernier recueil paru en septembre: Post scriptum nul doute que Voisard nous a offert un recueil inoubliable empreint d’un désenchantement subtil destiné à éclairer nos insomnies et nos ténèbres. Un recueil qu’il a signé avec le regard de celui qui a beaucoup marché, observé, questionné, et accueilli l’âge de la lucidité.

Je ne vous le cache pas, ce petit ouvrage m’a touchée et je me suis délectée de la façon « voisardeuse » excusez-moi … « voisardienne » de traiter de sujets graves avec tout à la fois humour et profondeur.

un recueil que l’on pourra accueillir comme une dernière note ajoutée à une vie d’écriture, et qui laisse penser qu'il y a toujours une parole à ajouter, un dernier souffle, une ultime réflexion, même face à la finitude. Un post scriptum. Qu’il en soit remercié.

Pour conclure je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous la dernière phrase d’un court métrage tourné par son petit-fils pour les 40 ans des éditions Empreintes, un film à l’aspect testamentaire, troublant.

Si vous m’aimez

Relisez moi souvent

Des mots se cachet sous les mots

Ne vous laissez pas égarer


Françoise Matthey

Les événements de Alexandre Voisard
12/09/2020
22/11/2020
Exposition

ALEXANDRE VOISARD - LES QUATRE COINS DU CIEL

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